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Libérer la sensibilité

Libérons notre sensibilité !

L’hypersensibilité dans tous ses états – Interview de Saverio Tomasella

 

Transcription de l’interview au format texte :

Carol Pirotte : Bonjour à toutes et à tous ! Je suis aujourd’hui en compagnie d’une personne que je trouve exceptionnelle, qui s’appelle Saverio Tomasella. Bonjour à vous, merci d’être avec nous dans cette interview.

Saverio Tomasella : Bonjour !

Carol : Donc, j’ai eu la chance de découvrir Saverio grâce à deux de ses livres qu’il a écrits, autour du sujet de l’hypersensibilité, le premier s’appelant « Hypersensibles, Trop sensibles pour être heureux ? », et son deuxième livre sur l’hypersensibilité qui s’appelle « A fleur de peau », qui est un roman initiatique sur l’hypersensibilité tout à fait captivant. Grâce à ces deux ouvrages et une émission que j’ai pu découvrir également sur France Inter sur comment bien vivre son hypersensibilité, j’ai eu la chance de vous découvrir Saverio, de voir le travail que vous faites autour de l’ultrasensibilité, de l’hypersensibilité, et c’est pour ça que j’ai eu envie de partager ce moment avec vous, pour pouvoir faire un point à propos de cette hypersensibilité et quelles sont les idées reçues que nous pouvons avoir autour de cette manière d’être au monde. Donc, j’aimerais d’abord vous proposer de vous présenter un petit peu, pour que les gens qui ne vous connaissent pas encore puissent vous découvrir un petit peu plus…

Saverio : Bonjour Carole. Merci de m’inviter à discuter, à échanger avec vous, sur le thème de l’ultrasensibilité, de l’hypersensibilité ou de tout ce que l’on peut appeler la sensibilité élevée. Alors, voilà, je suis psychanalyste, je suis docteur en psychologie, j’exerce depuis plus de 20 ans, j’ai travaillé en entreprise pendant que je me formais à la psychanalyse, donc j’ai aussi une expérience de la vie, du travail en entreprise, je suis le papa de 2 grands enfants maintenant, qui font leurs études à Paris ou dans la région parisienne. Voilà, je suis un homme heureux, moi-même extrêmement sensible, je suis proche de la nature, pour moi c’est très important dans ma vie, et en même temps je suis artiste puisque je suis passionnée par la musique, je suis chanteur lyrique. Voilà un peu l’homme que je suis…

Carol : Magnifique, merci ! Plein de richesses et de facettes, donc aussi. D’accord… merci… merci beaucoup pour cette présentation ! Alors, pour rentrer directement dans le vif du sujet, j’aimerais vous présenter l’image qu’on peut avoir régulièrement, quand on pose la question, à droite, à gauche, à propos de ce que peut être une personne hypersensible. Et voilà, j’aimerais partager avec vous ce portrait-robot, pour qu’ensuite vous puissiez me dire votre avis, qu’on puisse peut-être découdre de toutes ces idées reçues à propos des personnes hypersensibles.

Saverio : Oui, d’accord…

Carol : Souvent dans l’imaginaire des personnes, on peut imaginer qu’une personne hypersensible, en règle générale, une femme qui est très angoissée, qui peut par exemple pleurer pour un oui ou pour un non, on va dire fragile, qui ne sait pas bien ce qu’elle veut, peut-être certains diront avec un langage un peu familier qu’elle est un petit peu paumée dans la vie, et puis que cette femme peut-être, peut avoir reçu un diagnostic de bipolarité ou se sentir ayant une sorte de maladie psychologique, voire psychiatrique, et on peut se dire en voyant cette femme que : « franchement si elle y mettait un peu du sien, elle pourrait en guérir de ça, elle pourrait prendre le dessus sur ses émotions, contrôler un petit peu tout ça, pour s’en sortir, parce qu’elle n’y met pas vraiment de sa bonne volonté. ». Voilà ce qu’on peut parfois entendre, imaginer, quand on pense à une personne hypersensible, malheureusement dans notre société… Qu’est-ce que cela vous évoque ? Qu’est-ce que vous en pensez de tout ça ?

Saverio : Alors, j’en pense beaucoup de choses… (rires) Et je vous remercie de m’interroger là-dessus, parce que c’est tellement important, probablement, de remettre les choses en place, de simplement repartir de la réalité telle qu’elle est. Alors, avant de repartir de la réalité telle qu’elle est, je veux juste faire une parenthèse concernant la société. Quelle que soit l’époque à laquelle on se situe, mais peut-être d’autant plus depuis les révolutions industrielles et le fait que le monde se technicise, devient de plus en plus technique, mécanique et même maintenant virtuel avec les télécommunications à distance, enfin PEUT devenir virtuel, cela ne veut pas dire qu’il le soit tout le temps, mais ce monde technique de la maîtrise de la matière, est un monde qui n’est pas favorable à la sensibilité. C’est un monde aussi qui devient très normatif, orienté vers la performance, et l’oubli des caractéristiques de ce qui fait l’humanité de chaque être humain. Et donc c’est un monde qui va être DUR à vivre pour les personnes qui sont très sensibles. C’est donc dans ce contexte-là que je vais maintenant vous parler des réalités de la sensibilité élevée, qui, effectivement, premier cliché que nous pouvons battre en brèche, la sensibilité élevée va toucher autant les hommes que les femmes. Alors, pourquoi ce serait plus facile à accepter que ce soient les femmes ? C’est que dans une culture longtemps machiste et phallocrate, une culture patriarcale et paternaliste, il était convenu, de façon complètement fausse d’ailleurs, que l’homme devait cacher sa sensibilité ou même ne pas en avoir trop, juste un peu en certaines circonstances, mais vraiment pas trop. Et donc, la femme était devenue un objet privilégié de projection de tout ce qui correspondait à ce qui ne mettait pas en valeur la virilité des hommes, leurs supposées force, puissance, courage, etc. Toutes ces caractéristiques qu’on leur prête de façon mythologique, pour être sûr de pouvoir organiser une société hiérarchique, dans laquelle ceux qui sont dans des maillons inférieurs de la hiérarchie, ou des endroits inférieurs de la hiérarchie, pourraient obéir aux commandements des gens qui dirigent. Donc forcément, cette société-là qui disparaît progressivement grâce aux combats notamment des femmes, ou des combats en faveur de la parité entre les genres, cette société-là n’était pas favorable à la sensibilité, faisait en sorte qu’on croit qu’elle était réservée uniquement aux femmes, d’où les appellations « ça, c’est réservé aux gonzesses ! » par exemple, je prends des mots qu’on entend justement volontiers pour discréditer toute manifestation de sensibilité qui pouvait remettre en question cet idéal, cette idéologie même, de l’homme et l’organisation du pouvoir. Or, dans la réalité, les hommes et les femmes sont sensibles, et certains hommes, et certaines femmes, nombreuses et nombreux, sont extrêmement sensibles.

Carol : Très bien… Donc effectivement, cela ne concerne absolument pas que les femmes. Et du coup, pour être un homme hypersensible, il y a des défis encore plus grands à surpasser, parce qu’il y a cette barrière sociale, sociétale, bien présente en fait, qui ne favorise pas ce trait de caractère…

Saverio : Oui… Alors… par exemple, parce que là c’est l’exemple le plus frappant, le plus marquant. Quand j’étais enfant, on disait encore, j’espère qu’on ne le dit plus ou qu’on le dit beaucoup moins… quand j’étais enfant, on disait « un garçon, un homme, ne pleure pas ». Donc, il ne fallait surtout pas montrer sa tristesse, pleurer, etc. Pour un homme comme moi, ça a été une véritable reconquête, entre 20 et 25 ans, de retrouver la possibilité d’exprimer sa tristesse, et la possibilité de pleurer, parce que à force d’avoir empêché cette capacité naturelle de l’être humain de pleurer, eh bien je ne pouvais PLUS pleurer, c’était devenu absolument impossible, ça a été une véritable reconquête. Donc voilà, un exemple en particulier qui fait que si les hommes ne peuvent pas exprimer leur tristesse, leurs chagrins, leurs peines, par le biais d’une larme à l’œil ou même de vrais pleurs ou de vrais sanglots, ils vont l’exprimer autrement, notamment par la colère. Du coup chez les hommes hypersensibles, surtout de ma génération, de plus de 40 ou 50 ans, l’hypersensibilité s’exprime parfois de façon plus nette par le biais de la colère, parce que tout ce qui était rentré sort tout d’un coup, alors que pour les personnes qui ont la possibilité d’exprimer toute leur gamme de sentiments, leur grande sensibilité va pouvoir s’exprimer de toutes les façons, de toutes sortes de façons.

Carol : Bien, très bien… Donc, cette idée de pleurer, de manifester sa tristesse, et d’ailleurs toutes les autres émotions, qu’on peut parfois prendre comme une sorte de faiblesse de caractère, pour reprendre un petit peu cette image, ce cliché de l’hypersensible, de la personne hypersensible, qu’elle serait faible de caractère parce qu’elle vivrait vraiment tout un tas d’émotions qui ne sont pas forcément bien vues de nos jours… Qu’est-ce qu’on peut en dire par rapport à ça ?

Saverio : Oui. Déjà, effectivement, la sensibilité élevée, l’hypersensibilité, concerne toutes les émotions, et toute la gamme des sensations, des sentiments, qui existent chez l’être humain, pas forcément une émotion en particulier, ça c’est très important, et il y a des personnes hypersensibles qui sont très à l’aise avec leur grande sensibilité, d’autres moins parce que ça dépend aussi de l’environnement dans lequel elles ont grandi ou dans lequel elles évoluent. Alors, il y a une grande confusion, là encore sociale et culturelle, entre faiblesse et fragilité. L’être humain – et c’est ce qui fait sa grandeur, sa beauté, sa force – est aussi un être vulnérable, un être fragile, pas tout le temps, mais cette fragilité permet de ressentir plus fortement les situations humaines que nous vivons, et nous permet justement d’avoir une grande empathie, une grande sympathie, une grande compassion pour l’autre, que ce soit dans des situations heureuses ou malheureuses. N’oublions pas que l’empathie peut aussi nous permettre de participer au bonheur ou à la joie de quelqu’un d’autre, ce n’est pas simplement par rapport à la souffrance ou à la douleur, et donc cette confusion entre fragilité, sensibilité, d’un côté, et faiblesse, de l’autre côté, est un jugement de valeur, c’est même devenu un préjugé, ou toute manifestation de sensibilité serait pour certains – heureusement pas pour tout le monde – jugée comme une marque de faiblesse. Cela implique du mépris envers la sensibilité et envers les personnes sensibles, et un rejet de l’expression de la sensibilité, donc ce raccourci est néfaste, il est dommageable parce que dans les environnements socioculturels où on pense que toute expression de la sensibilité est une forme de faiblesse, eh bien forcément les personnes vont essayer de ne pas trop exprimer leur sensibilité, ou alors vont le faire sous une forme ironique, voire cynique, qui, en fait, dévalorise l’expression de la sensibilité.

Carol : D’accord, très bien…. Et du coup, on peut aussi avoir cette image de personnes qui ont une grande sensibilité, que ce sont des gens qui sont très susceptibles, qui sont tout le temps à fleur de peau, parce que débordées par leurs émotions, par leurs ressentis, et donc du coup il peut y avoir aussi cette impression de gens qui sont à fleur de peau, en fait.

Saverio : Oui. Alors… Tout dépend comment on voit le fait d’être à fleur de peau, parce qu’on peut le voir d’une façon méprisante, dévalorisante, en disant « c’est pas possible, cette personne-là ressent trop les choses », « trop » entre guillemets parce que bien sûr, on ne peut pas ressentir trop, et donc on va se plaindre que cette personne soit un peu à vif, ou alors on peut considérer qu’être à fleur de peau, c’est une très grande qualité parce que ça va permettre de sentir les choses de façon très nuancée, très subtile, et très fine, de ressentir des nuances et des détails que d’autres personnes ne ressentent pas habituellement, et que donc c’est formidable d’être à fleur de peau. Mais le plus souvent, effectivement, c’est vu comme un défaut, et ça concerne des personnes qui ont une expression très spontanée de leur sensibilité, notamment de leurs émotions, ça peut aussi concerner des personnes que l’on rabroue trop souvent concernant leurs émotions ou leur sensibilité, et qui vont donc se sentir mal à l’aise ou craindre d’être mal vues, ou même vont avoir honte de ressentir des émotions et de les exprimer. Donc, ce n’est pas tellement le fait d’être sensible et d’exprimer ses émotions qui est le problème dans ce cas-là,  c’est que la personne qui est trop souvent rabrouée, ou trop souvent discréditée par rapport à sa sensibilité, va exprimer en même temps que l’émotion, la gêne qu’elle a d’exprimer cette émotion, la honte même parfois qu’elle a, et c’est ce surplus, par rapport à la société ou par rapport à un environnement social, qui devient gênant, parce que elle n’est plus dans la liberté, la spontanéité de vivre sa sensibilité comme elle vient, comme elle est, mais dans une position de personne qui essaie de s’effacer ou de se faire oublier alors qu’elle n’y arrive pas.

Carol : Oui, du coup il y a cette lutte à l’intérieur de soi...

Saverio : Oui…

Carol : … qui est très inconfortable… qui fait que, en plus, dans la société on n’est pas forcément à l’aise dans ce conflit avec soi, avec l’autre...

Saverio : Oui, et en plus, il y a ce qui est acceptable pour l’un, qui peut être différent de ce qui peut être acceptable pour l’autre. C’est-à-dire qu’on va facilement dire de quelqu’un qui exprime sa tristesse qu’il est larmoyant ou qu’elle est larmoyante, alors que ce n’est pas du tout le cas. On va facilement dire de quelqu’un qui est spontané, enthousiaste, qu’il est fleur bleue ou qu’il ou elle est mièvre, c’est-à-dire que ce décalage entre une sensibilité plus grande pour une personne par rapport à l’environnement, va très souvent être qualifié de façon péjorative, parce que les autres n’ont pas accès, ou n’ont plus accès, ou ne veulent pas avoir accès, parce que tous les cas de figure existent, à ce type de sensibilité. C’est-à-dire que plutôt que de se dire « ah, c’est fabuleux… »… Moi ça m’arrive de rencontrer des personnes qui sont plus sensibles que moi, bien que je sois moi-même très sensible, et je suis émerveillé, je suis étonné, je suis surpris, je suis attentif, ou je suis comment dire… ça m’éveille de voir, par exemple des enfants, des adolescents ou des personnes qui ont une sensibilité tellement vive, que ça me met comme dans une possibilité de percevoir quelque chose que je n’avais pas perçu. Alors plutôt que d’être dans cet accueil de la diversité, de la différence, puisque nous ne percevons pas exactement les mêmes choses, nous n’avons pas exactement la même sensibilité d’une personne à l’autre, il y a un rejet de cette différence et de cette plus grande sensibilité, qui va passer par des reproches ou des critiques, de l’expression de la sensibilité.

Carol : Oui, oui oui… Parce que la différence, comme toujours, peut faire peur, donc comme vous dites, effectivement, au lieu d’ouvrir le champ des possibles et de voir peut-être la possibilité de tendre vers cette nouveauté, vers cette ouverture, vers cette nouvelle gamme, il y a quelque chose qui se replie sur soi, on ne sait pas ce que c’est, ça fait peur…

Saverio : Oui.

Carol : C’est différent et donc du coup il y a une stigmatisation qui s’en suit, et qui est douloureuse pour la personne, qui, finalement, vit les choses avec juste de l’intensité, dans toutes ses formes…

Saverio : Voilà...

Carol : D’accord… Et il y a une autre question qui se pose souvent et j’aimerais beaucoup avoir votre avis, la question du haut potentiel ou de la précocité. Certaines personnes se disent que tous les hypersensibles sont précoces ou surdoués, il y a plein de mots qui tournent autour de ça, et inversement. Quel est votre avis sur la question ?

Saverio : Alors, c’est une question importante, effectivement elle revient souvent. Je n’aime pas trop les statistiques mais je vais tout de même en donner pour situer les choses. Dans les statistiques des études scientifiques qui sont faites, on situerait la proportion de personnes ultrasensibles ou hypersensibles à 20 % de la population, c’est-à-dire 1 personne sur 5 aux États-Unis, et en Europe on est plutôt à 1 personne sur 4, c’est-à-dire 25 % de la population, ce qui est beaucoup, ça veut dire qu’il y a beaucoup de personnes très sensibles ou de sensibilité élevée. Alors que concernant la précocité ou les hauts potentiels, cette proportion n’est que de 2 %. Alors ça veut dire qu’il y a peu… il y aurait peu de personnes précoces ou haut potentiel, alors qu’il y a beaucoup de personnes hypersensibles. Ce qui est vrai, c’est que la plupart des enfants ou des adolescents qui ont passé les tests et qu’on reconnaît comme étant hauts potentiels ou précoces, sont hypersensibles, mais pas tous non plus, ça ne va pas forcément, automatiquement ensemble, mais la plupart c’est vrai, sont ultrasensibles. Donc, ça se sont les statistiques. Moi, ce que j’ai remarqué, c’est que le fait de développer sa sensibilité, d’accepter de vivre avec une sensibilité élevée, va forcément, inévitablement, développer nos potentiels : nos potentiels de créativité, nos dons, notre richesse d’appréhender les situations humaines, donc notre intelligence profonde, notre intelligence du cœur. Donc, je pense que le lien le plus important est là. La sensibilité est le fondement même de l’intelligence et de la créativité, donc plus nous développons notre sensibilité, plus nous avons de chances, et tant mieux, de développer notre capacité d’intelligence et nos capacités créatives.

Carol : Et vous, diriez-vous que les personnes douées d’une grande sensibilité ont une manière de réfléchir, de percevoir le monde, qui est différente de celle des personnes qui sont un petit peu moins sensibles, ou cela ne se joue pas forcément à ce niveau-là ?

Saverio : Alors oui, c’est vrai mais ce n’est pas forcément actualisé. C’est-à-dire que les personnes qui sont très sensibles, qui ont une sensibilité élevée, et qui vivent dans un environnement extrêmement rationnel, intellectuel ou dans un environnement très matérialiste ou très mécaniste, sont des personnes qui ne vont pas pouvoir développer toute leur potentialité telle que leur grande sensibilité leur permettrait de le faire. Et donc, dans ce cas-là, ça n’est pas forcément le cas, mais ça peut le devenir, grâce à une thérapie, grâce à une rencontre, un stage de développement personnel ou tout ce que la vie peut nous permettre de découvrir. Mais sinon, la plupart du temps oui, c’est-à-dire que cette grande sensibilité va nous permettre d’appréhender la réalité de la vie et les relations humaines de façon différente, avec une vision plus globale, avec une empathie plus forte, avec une ouverture d’esprit plus large, moins de matérialisme… Alors ce que j’ai découvert ces dernières années et qui est vraiment très encourageant, c’est que les personnes qui ont une sensibilité élevée sont aussi des personnes qui ont une grande ouverture spirituelle et un grand besoin de proximité avec la nature, et quand je parle de spiritualité c’est au sens large, c’est-à-dire que cette sensibilité élevée permet de percevoir des réalités qui ne sont pas forcément les réalités les plus tangibles, les plus apparentes, mais ont accès à des réalités peut-être plus subtiles, plus fines, et ça fait des personnes qui sont en quête, dans une quête existentielle ou même essentielle, peut-être plus approfondie, ou plus consciente que d’autres personnes.

Carol : Oui, une grande quête de sens et de spirituel…

Saverio : Oui.

Carol : D’accord, très bien. Alors, pour pas mal de personnes qui ont cette sensibilité élevée, il y a un sentiment, que finalement, cette sensibilité est tout sauf un cadeau, que c’est une espèce de fardeau dur à porter, parce que justement il y a ce regard de la société, parce que, parfois aussi, elles sont submergées par toute cette intensité de la vie, du monde, etc. Donc, que dire à ces personnes qui estiment que c’est un vrai fardeau ?

Saverio : Oui, oui. Alors, là, il y a plusieurs dimensions dont il est nécessaire de tenir compte. La première dimension c’est justement ce dont je viens de parler, concernant le matérialisme ambiant. Dans une société, qui n’est pas que matérialiste, on ne peut pas dire ça, mais qui met l’accent sur l’aspect organique du corps, sur la réussite matérielle, financière, sur toutes ces machines et ces outils qui peuvent nous aider dans la vie quotidienne ou dans le travail, et qui oublie l’âme et le cœur de l’être humain, dans cette société-là, dans cet environnement-là, une personne très sensible peut se sentir tellement en décalage, avec ses aspirations d’élévation spirituelle, d’éveil, de vie plus douce ou de meilleure compréhension entre les êtres humains ou de meilleures relations à la nature, toutes ces aspirations lui font vivre un grand décalage, qui peut provoquer, pour beaucoup d’entre elles, de la tristesse, de la peine, du chagrin, voire du découragement, de l’abattement, et dans des cas les plus douloureux, du désespoir. Donc, c’est très important de tenir compte des souffrances des personnes très sensibles, qui se sentent tellement différentes de la plupart de leurs contemporains, qu’elles en sont attristées, voire décontenancées ou désespérées, et ça je pense que nous avons besoin de leur redonner confiance, de leur redonner espoir.  Donc ça, c’est peut-être la chose la plus importante. Après, pour une grande partie des personnes hypersensibles, ce n’est pas le cas pour tout le monde, parce que je rencontre depuis quelques années des personnes hypersensibles qui s’en sortent très bien, qui le vivent très bien, qui sont vraiment très à l’aise, très heureuses de leur grande sensibilité, mais ce n’est pas la majorité. Pour la plupart des autres, le fait d’avoir grandi dans une famille, ou dans un environnement, parce que parfois ce n’est pas la famille, c’est l’école, parfois c’est la bande de copains ou de copines à l’adolescence, ou le travail quand les personnes entrent dans la vie active, mais il y a de mauvaises rencontres au sens de l’environnement qui n’acceptent pas, ou qui n’acceptent pas suffisamment leur grande sensibilité, et qui les repoussent, les rejettent, les moquent, les tournent en dérision, ou les mettent un peu au placard, et ces personnes-là ne comprennent pas pourquoi ce qui est effectivement un véritable trésor, une merveille : leur sensibilité, ne leur permet pas au contraire de se faire mieux accepter, d’apporter une vision plus riche, et potentiellement plus créative, plus vivante, ou que ce soit, dans leur famille, dans leurs liens d’amitié ou d’amour, ou au travail. Et donc c’est de sentir ce gâchis finalement, cette perte de ne pas pourvoir apporter tout ce qu’elle pourrait apporter là où elles sont, qui les rend tristes, et qui les rend malheureuses. Et puis, peut-être aussi qu’il y a un mélange avec d’autres choses, parce que notre grande sensibilité, notre sensibilité élevée, se mélange aussi avec notre histoire, avec le reste de notre caractère et de nos possibilités ou de nos croyances, et je pense que c’est en aidant la plupart des personnes ultrasensibles ou hypersensibles à gagner en confiance, à se libérer de leurs traumatismes anciens, à oser affirmer leurs différences, qu’elles vont pouvoir vivre de mieux en mieux leur grande sensibilité. 

Carol : Oui, d’accord, c’est très bien, merci beaucoup. J’aurai une dernière question qui reprend ce portrait-robot où on peut imaginer une personne qui d’habitude est une personne qui est malade, qui est bipolaire par exemple, c’est un mot qu’on peut entendre assez fréquemment, et que du coup c’est une maladie mais en même temps il y a cette idée reçue que si on s’efforçait vraiment et si on prenait sur soi, on pourrait en guérir quelque part ?

Saverio : Alors, oui, là c’est une grave erreur, et c’est important effectivement d’en parler pour resituer les choses telles qu’elles sont. Alors là je vois une très très belle grive, je fais une parenthèse, une très belle grive qui vient tout près de la fenêtre et c’est magnifique… (rires) C’est une grave erreur… mais là encore, c’est lié au fait que la société, dans sa puissance de normalisation, de mettre tout le monde dans des cases, va très vite désigner comme une pathologie, comme une maladie, tout ce qui la dérange. Alors c’est vrai pour l’hypersensibilité, qu’on a pu désigner comme hystérie il y a longtemps, qu’on peut désigner maintenant comme bipolarité, mais on trouvera d’autres choses à dire avec l’évolution de la psychiatrie et des étiquettes de la psychopathologie. Donc, c’est une façon de mettre les gens à distance, en leur demandant de se normaliser, de se rééduquer, pour correspondre à la moyenne générale, qui, finalement, est beaucoup moins sensible, ou se veut beaucoup moins sensible, parce qu’il y a aussi des personnes qui sont sensibles mais qui mettent leur sensibilité en sommeil. Donc, c’est une tendance générale de désigner comme maladie quelque chose qui dérange. Or, la sensibilité de l’être humain c’est sa nature même ! Un être humain est sensible fondamentalement, donc ce n’est absolument pas une maladie, c’est tout le contraire. Le fondement même de la santé de l’être humain, c’est sa sensibilité. Et plus un être humain connaît, développe, exprime sa sensibilité, et mieux il est, y compris par rapport à sa santé. Donc, c’est important de combattre ce préjugé, en disant que l’hypersensibilité, l’ultrasensibilité ne sont absolument pas une maladie, et au contraire, et qu’il ne s’agit absolument pas de bipolarité ou d’autre chose, il s’agit de ce qui nous permet d’être dans une grande intelligence, dans une grande créativité, et nous en avons besoin de cette sensibilité qui est la nôtre, qui est humaine, et de cette grande sensibilité, nous en avons besoin pour répondre aux défis du monde qui évolue, pour nous permettre et permettre à nos enfants, à nos petits-enfants, de vivre sur une planète qui puisse les accueillir et leur permettre de vivre dignement, donc c’est tout le contraire d’une maladie, c’est au contraire une grande force. On parlait de fragilité tout à l’heure, c’est en fait une grande force qui va nous permettre de mieux vivre et de mieux répondre aux défis du monde contemporain.

Carol : Magnifique ! C’est une très belle conclusion ! (rires)

Saverio : Voilà…

Carol : Oui, c’est plein d’espoir… Oui, c’est plein de justesse et une belle invitation, me semble-t-il, pour chacun et chacune, d’écouter la richesse et la force qui sont présentes en fait, dans cette intensité, dans cette sensibilité, et aussi j’ai beaucoup aimé le fait de parler de cette vulnérabilité, finalement, qui est aussi une force qui nous rend plus humain et qui nous relie les uns aux autres. Donc, c’est vraiment quelque chose de précieux à mettre au service de soi et des autres. C’est bien. Est-ce que vous aimeriez rajouter quelque chose Saverio ? Un petit conseil ? Une idée ?…Dites-le nous…

Saverio : Oui. Alors, en conclusion, j’aimerais dire que ce qui est très important, quel que soit le niveau, le degré de sa sensibilité, que notre sensibilité humaine nous pouvons la chérir, nous pouvons en prendre soin, nous pouvons en être fier, nous pouvons la développer, quand on est ultrasensible, c’est important non pas de se priver de sa sensibilité, mais vraiment de la vivre au quotidien, et la développer, de la connaître, de savoir comment l’exprimer, de trouver les mots justes, pour faire comprendre quelle est notre sensibilité, et à quel point elle est importante et précieuse, et qu’on peut aussi, pour bien la vivre, s’accorder du temps chaque jour pour l’apprivoiser. Alors, par des choses toutes simples, et notamment par tout ce que la créativité permet de faire, mais la créativité peut être non seulement artistique, bien sûr toutes les disciplines artistiques sont fabuleuses pour les gens très sensibles, mais ça peut être aussi dans la façon de cuisiner, de jardiner, faire des décorations chez soi, ou aussi dans la relation, la relation aux voisins, aux amis, aux enfants, aux collègues, à la personne que l’on aime. Cette créativité va nous permettre de nous sentir de mieux en mieux, de plus en plus en phase avec notre sensibilité. Donc, surtout, ne nous refrénons pas. Libérons notre sensibilité !

Carol : Woooh, c’est magnifique ! … (rires) C’est une belle invitation. Eh bien, écoutez : merci, merci beaucoup…

Saverio : Avec joie !

Carol : … pour ces moments précieux et pour cette magnifique ouverture en fait, sur cette manière d’être au monde, et qui donne plein d’espoir et plein d’envies pour continuer à cheminer.

Saverio : Oui !

Carol : Merci beaucoup Saverio.

Saverio : Avec grand plaisir.

Carol: Merci, merci à vous, au revoir.

Saverio : Merci.

 

(Un immense merci à Karine Hyenne pour la transcription complète de cet entretien du lundi 6 novembre 2017.)

 

Pour écouter l’interview complète sur youtube, cliquez sur le lien ci-dessous:

L’hypersensibilité dans tous ses états – Interview de Saverio Tomasella

Saverio Tomasella

Saverio Tomasella est docteur en psychologie, psychanalyste est écrivain.
Il a fondé l'Observatoire de l'ultrasensibilité.
Il est l’auteur de nombreux livres, dont :
- Hypersensibles. Trop sensibles pour être heureux ?, Eyrolles, 2013.
- A fleur de peau (roman), Leduc, 2017.
- Attention coeurs fragiles ! Les hypersensibles et l’amour, Eyrolles, 2018.
- J’aide mon enfant hypersensible à s’épanouir, Leduc, 2018.
- Ultrasensibles au travail, Eyrolles, 2019.

Cet article comporte 1 commentaire
  1. Un immense merci pour ce partage🙏
    J’ai longtemps essayé de cacher ma sensibilité car beaucoup de moqueries lors de ma scolarité . J’ai réussi alors à trouver un masque au sein de notre société pour enfin juste être moi-même depuis quelques années. Victoire ! c’est pourquoi ce que vous faites me touche particulièrement. Si je peux vous aider, d’une quelconque manière je le ferai. De manière désintéressée, juste pour le plaisir, pour apporté ma pierre à l’édifice sans trop savoir comment a mon petit niveau. Encore merci !

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