skip to Main Content

Victor, enfant sensible et précoce de 9 ans

Victor dépêches-toi ! On va être en retard ! On va encore devoir prendre le raccourci, tu sais bien que je n’aime pas passer par là, surtout l’hiver !

C’est vrai que le raccourci les obligeait à passer devant la prison. Mais Victor aimait longer le grand bâtiment austère. Le silence qui l’entourait était aussi épais que les murs. Rares étaient les passants qui osaient marcher sur le trottoir qui passait devant la lourde porte grise, comme si cela risquait de leur porter malheur…La mère de Victor faisait partie de ces personnes superstitieuses alors que Victor lui,  était animé par sa curiosité enfantine. Ce matin là, Une femme était adossée au panneau que l’on aurait pu croire en bois mais était en réalité fait de métal, imitant une porte ancienne, avec ces gros clous et une petite entrée percée dans la plus grande. La femme essayait de se protéger du crachin sous le porche pour fumer une cigarette . Des volutes de fumée s’échappaient de son nez et de sa bouche. Elle était vêtue d’un uniforme sombre. Au dessus d’elle flottaient  péniblement deux drapeaux mouillés. Victor connaissait ces drapeaux, le drapeau européen et le drapeau national.

 Victor connaissait plein de choses, certains des enseignants l’avaient surnommé « l’encyclopédie sur pattes ».

 

Ce matin, une fine pluie rendait l’atmosphère plus pesante encore que d’habitude,  un cri ou une insulte fusait parfois ,à peine audible du commun des mortels,  s’échappant des petites fenêtres à barreaux, du moins c’est ce qu’imaginait Victor car,  si il entendait bel et bien les cris, grâce à ses oreilles super soniques, il ne pouvait en réalité apercevoir aucune fenêtre de la rue. Le gosse de 9 ans qu’il était alors, aimait le frisson que lui procurait le parfum de mystère qui suintait de ces vieux murs. Il espérait qu’un jour la porte s’ouvrirait juste au moment où il passerait devant, et qu’il pourrait enfin apercevoir  la cours intérieure. Il l’imaginait comme étant un mélange de la prison de Lucky Luke et de celle du film la ​ligne verte, qu’il avait regardé un soir, caché sous la table pendant que ses parents s’étaient tous deux assoupis sur le canapé, ce qui lui avait d’ailleurs valu quelques cauchemars…Victor fut sorti de sa rêverie par sa mère qui le tirait par la capuche de son manteau en répétant : -dépêches-toi on va être en retard. A chaque fois qu’elle faisait cela, le premier pression de sa capuche sautait.

 

Aujourd’hui était une journée spéciale, Victor devait rentrer tout seul après sa journée d’école. C’était la première fois et ses parents lui avaient répété cent fois les consignes de sécurité. Ne parle à personne, rentre directement et par le chemin habituel. Si quelqu’un te suit rentre dans un magasin et demande l’aide d’un adulte et surtout n ‘oublie pas d’envoyer un message dés que tu es à la maison. Victor était un rêveur solitaire et était parfaitement capable d’oublier ces consignes, happé par son imagination fertile. Ce trait de caractère lui avait joué pas mal de mauvais tours dans sa jeune vie, surtout depuis son entrée à l’école primaire. Chaque jour lui apportait son lot de déceptions de frustrations et parfois même d’humiliations. Très vite il avait su qu’il était différent. Il avait des difficultés pour tenir son crayon, ce qui lui valait des moqueries de ces camarades et des commentaires appuyés en rouge de ces enseignants quant à la qualité de son écriture.Il souffrait de dyslexie sévère et d’une sensibilité à fleur de peau qui lui faisait monter les larmes aux yeux, particulièrement lorsqu’il était témoins ou victime d’une injustice. Mais il était aussi doté d’une brillante intelligence, d’une culture étonnante pour son âge, d’un nez de parfumeur, de deux yeux de lynx, d’une intuition digne des devins de l’antiquité. Il posait sur le monde un regard d’une maturité presque inquiétante et lorsqu’il se sentait en confiance était capable d’une grande empathie, une sorte de sagesse innée. Oui, c’était un drôle de zèbre comme se le disaient parfois ses parents.

 

 La cour de récré était pour lui un terrain miné, dont il ne savait jamais s’il sortirait indemne. Plusieurs fois déjà, il s’était retrouvé puni pour avoir pris la défense d’une fille ou d’un garçon plus frêle que lui, face à un camarade importun. Son père lui avait expliqué calmement qu’il ne devait pas régler les conflits tout seul mais devait faire appel à un adulte. Seulement s’il faisait appel à un adulte, il passait pour un traître et se retrouvait tout seul dans la cour, pendant que les autres s’acharnaient sur un ballon de foot en mousse.Victor ne nourrissait aucune passion pour le ballon rond  et n’aimait pas trop la bousculade et l’excitation que faisait naître à tous les coups la présence de cet objet banal. Pourtant, il avait trouvé la place qui lui convenait en brigand le poste de gardien de but…

 

Ce mardi était « un jour sans ». Il n’avait pas voulu se mêler aux autres car la journée avait été cruelle. Il avait du se rendre au tableau pendant l’étude, pour y écrire un verbe conjugué. Pour un dyslexique, la tâche était rude, mais sa dysgraphie ajoutait une difficulté presque insurmontable, car tenir une craie lui était une torture. Il savait que ce qu’il était en train de subir était injuste et les larmes endiguées au prix d’un effort considérable, menaçaient de couler sur ses joues, déjà cramoisies par des émotions contradictoires. L’institutrice s’acharnait et lui dit qu’il ne retournerait pas à sa place tant qu’il n’aurait pas écrit ce verbe conjugué sans faute et lisiblement. Victor savait qu’il n’y arriverait pas et soudain il explosa, jeta la craie par terre en pleurant et criant qu’il ne pouvait pas faire ça, que c’était injuste et il était retourné précipitamment à sa place. Il s’était recroquevillé sur sa chaise pour essayer de cacher ses larmes de rage et de désespoir. A la fin de l’étude, Mme C lui demanda sèchement son cahier de correspondance, pour avertir les parents du comportement inadmissible de leur fils. Elle avait couvert au moins deux pages d’une écriture énervée, avait rendu le cahier à son propriétaire en lui disant qu’il pouvait sortir.

 

 Victor se sentait confus et fatigué, sa tête fourmillait de pensées désordonnées, il n’arrivait pas à retrouver son calme. Il s’était assis sur le rebord d’un parterre, trompant son désarroi et sa solitude en  triant des petits cailloux . Il érigea ensuite des barrages pour détourner les colonies de gendarmes dont la carapace en forme de masque africain le fascinait. On aurait dit une armée étrange et affairée. Petit à petit, l’observation de ces hétéroptères, transforma le tourbillon d’émotions qui assaillait Victor en  rivière presque tranquille. Son souffle s’apaisa, il entendait à peine les cris des autres élèves, enthousiasmés par leurs exploits footballistiques. Il regarda la cour, les fenêtres à barreaux, les murs en meulière et la grille augmentée d’un pare-vue, qui isolait les élèves du village et de l’animation de la route. Il pensa que cette école était sa prison à lui. La fin de son calvaire sonna en même temps que la cloche de l’église toute proche. Il attrapa son sac à toute vitesse, fonça vers la sortie pour être le premier sur le trottoir. Toujours en courant, il prit le chemin du retour, seul, enfin ! Il respirait déjà mieux,  un petit vent de liberté  rafraîchissait son visage, il ralentit son pas. Il ne pleuvait pas, la nuit commençait tout juste à tomber, jetant un voile sombre sur les arbres et les maisons.

 

Malgré les consignes énoncées le matin même, il décida de prendre le chemin qui passait devant la prison, ça lui changerait les idées… On était en Décembre et rares étaient les passants qui s’attardaient dans les rues. De loin, Victor  pouvait voir que personne ne fumait devant la lourde porte,  résolument close sur les mystères de l’univers carcéral. Il était un peu déçu, mais en approchant,  il entendit soudain un grincement sinistre, caractéristique de gongs mal huilés. Il accéléra le pas pour ne rien manquer de l’entrebâillement tant espéré.Il s’arrêta net lorsqu’il vit un homme sans âge, un sac de sport à la main, qui franchissait le porche et regardait le ciel comme s’il cherchait à se repérer à l’aide des étoiles, encore rares à cette heure. Il portait un manteau sombre, trop léger pour la saison, un jean et des baskets blanches. Il semblait désorienté et hésitait à prendre sur sa gauche ou sur sa droite. Victor tourna la tête pour jeter un œil à l’intérieur de la prison, mais il ne vit qu’une cour déserte. A fond de cette cour, un poste de garde vitré, fortement éclairé par des néons, contrôlait les entrées et sorties du personnel et des prisonniers. Dépité, Victor se tourna à nouveau vers l’homme, mais il avait disparu, emportant avec lui son histoire et le secret de sa destination.

 

Victor se remit en route et rentra chez lui le cœur plus léger, heureux d’avoir assisté à la libération d’un vrai prisonnier. Lui aussi un jour sortirait de sa prison…Remplit d’espoir il arriva devant son immeuble et composa, de mémoire, le code de la porte d’entrée. Il allait retrouver son univers favori, sa famille . Bien sûr une épreuve l’attendait encore, il faudrait qu’il explique à ses parents le mot sur le cahier de correspondance. Il savait qu’à peine ses explications engagées, les larmes noieraient ses yeux déjà rouges et qu’il aurait toutes les peines du monde à leur faire comprendre ce qui c’était réellement passé. C’était à chaque fois comme ça et il ne comptait plus les lignes à copier et les privations de jeux, parfois même les excuses à faire, alors qu’il en était sûr, c’est lui qui avait raison. Seulement aujourd’hui était un autre jour et étrangement, ces parents le consolèrent de sa mésaventure. Sa mère mit le cahier de correspondance dans le tiroir de la commode de l’entrée et lui dit qu’elle appellerait le directeur de l’école dés demain et que ce soir elle lui cuisinerait des pâtes carbonara, son plat préféré.

 

Victor ne sut jamais ce que ses parents avaient fait exactement, mais une chose est sûre, plus jamais Mme C ne lui fit une seule remarque ni sur son orthographe, ni sur son écriture, ni sur ses colères et ses larmes faciles. Plus jamais elle ne lui avait demandé d’aller au tableau et les journées de Victor s’en étaient trouvées considérablement allégées. Ciel moins lourd, thorax moins oppressé, il avait rejoint l’équipe de foot et enfilait avec fierté ses nouveaux gants de gardien de but, à chaque récréation.

 

 

Francine Mahon

29/01/2020

Cet article comporte 0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Back To Top