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Sensibilité et société

Sensibilité élevée et évolution

 

Comment définiriez-vous l’hypersensibilité ?

Comme il s’agit de sensibilité, donc de ressentis, il ne peut pas y avoir de définition officielle, rigide et définitive. Tant mieux d’ailleurs. Chaque personne va donc définir pour elle-même ce qu’elle considère comme son « hypersensibilité » ou sa « sensibilité élevée ». Le plus souvent, on retrouve certaines tendances : l’impression de vivre à fleur de peau, d’être à vif, à cran, de tout ressentir très fort, de ne pas avoir de protection ou de filtre, d’avoir besoin de temps pour assimiler les informations, de ne pas supporter la violence, la cruauté, le bruit, l’agitation, les odeurs fortes, la vulgarité, etc. Par ailleurs, les personnes hautement sensibles sont très intuitives, attentives, empathiques, créatives…

 

* En quoi se différencie-t-elle de l’introversion ?

> Il existe presque autant de personnes hypersensibles introverties qu’extraverties, même s‘il semblerait qu’il y en ait un peu plus qui soit introverties. La plupart des personnes introverties sont hypersensibles, mais ce n’est pas forcément le cas non plus. Il existe des personnes très introverties qui sont coupées de leur sensibilité. Quoiqu’il en soit, du fait des moments fréquents de saturation suite à une période de « sur-stimulation » (puisque la personne très sensible n’a pas de protection), le repos est nécessaire pour se retrouver et se rééquilibrer, mais cela correspond à un besoin de repos pour la personne ultra-sensible pas à une forme d’introversion.

 

Se dénigrer est-il un symptôme particulier de l’hypersensibilité ?

Une personne hautement sensible prête beaucoup d’attention aux autres : à ce qu’ils font, à ce qu’ils disent ou ne disent pas, à ce qu’ils pensent, à leurs réactions et à leurs jugements. Si l’environnement est plutôt positif, la personne très sensible se sentira bien, et de plus en plus en confiance. Inversement, si l’environnement n’est ni encourageant ni porteur, voire dévalorisant, elle se sentira de plus en plus mal. Lorsque cette situation défavorable s’installe ou se répète, en famille ou au travail, la personne hypersensible va douter de plus en plus d’elle, elle va se croire « anormale », et risque même de se dénigrer elle-même de plus en plus systématiquement.

 

La personne hypersensible vit-elle plus en conscience (dans le sens d’éveil des sens et d’attention à son environnement) que la moyenne ?

> Oui, c’est sûr, une personne très sensible vit plus en conscience. L’inverse est vrai aussi : une personne qui vit en conscience est forcément plus sensible. C’est très intéressant. Cela veut dire que l’hypersensibilité n’est pas une catégorie à part. Il s’agit d’un phénomène qui met en évidence les liens étroits entre humanité, conscience, évolution et sensibilité.

 

 Pourquoi est-il important de mettre des mots sur ses émotions et ses ressentis ?

Les sensations, les émotions et les sentiments sont des mouvements de l’être, d’une âme incarnée dans un corps. Il est très important de percevoir nos ressentis, puis de les exprimer, justement pour pouvoir vivre en conscience. Par ailleurs, exprimer ses ressentis permet aussi d’aller mieux, sinon nous gardons en nous des informations qui vont nous encombrer puis perturber notre équilibre.

 

 Votre héroïne, Flora, se transforme tout au long du livre. Elle prend conscience de qui elle est, de ses forces et de ses désirs. Ce n’est plus la même personne à la fin de l’histoire. L’hypersensibilité est-elle un mal dont il faudrait guérir ou un trait de caractère avec lequel apprendre à vivre ?

J’ai écrit ce livre à partir d’une enquête menée auprès de personnes hautement sensibles. Flora se transforme parce qu’elle souhaite évoluer et, en même temps, elle reste profondément elle-même. Elle se réalise : elle devient – non pas une autre – mais qui elle est, vraiment. L’hypersensibilité n’est ni un mal ni une maladie. Il n’est donc pas nécessaire de chercher à « guérir ». En revanche, une sensibilité élevée peut être difficile à vivre ou à comprendre. Le mieux est alors d’entreprendre un chemin personnel pour se connaître, s’accepter et développer ses dons. Cela peut être par la méditation, le yoga, le chi gong, un art martial, une expression artistique ou une thérapie.

 

 Les hypersensibles sont-ils plus créatifs ?

D’après les études d’Elaine Aron, d’Else Marie Bruhner et les miennes, oui, la créativité est une caractéristique très nette. Les personnes hautement sensibles ont un fort potentiel créatif et une grande nécessité intérieure de création. Celles qui ne développent pas ce potentiel souffrent plus que les autres. C’est donc important de cultiver sa créativité et de la mettre en pratique.

 

 Dans votre roman, on voit la force des liens d’amitié qu’entretient Flora. Qu’apportent les amis à un hypersensible ?

Les vrais amis, ceux qui acceptent et reconnaissent la grande sensibilité de Flora, lui apportent l’environnement porteur dont elle a besoin pour se sentir en confiance et s’épanouir. Réciproquement d’ailleurs. Flora fait tout pour que ses amis se sentent bien… Comme dans toute relation, plus vous accueillez et aimez l’autre, plus il vous le rend à sa façon.

 

 Dans l’histoire, Flora découvre être entourée de beaucoup d’autres hypersensibles. Serions-nous tous hypersensibles ?

> C’est une grande question. Elle me semble même fondamentale. D’une part, une personne très sensible sera plus à l’aise entourée d’autres personnes ultra-sensibles, c’est vrai. Elle va donc peu à peu chercher à fréquenter de plus en plus de personnes de sensibilité élevée. D’autre part, je crois vraiment que le monde évolue vers une plus grande sensibilité générale. Certaines personnes évoluent plus ou plus vite que d’autres, mais la tendance de fond est là, indéniable : nous sommes de plus en plus sensibles, donc de plus en plus humains, et c’est tant mieux !

Saverio Tomasella, A fleur de peau, Leduc, 2017. (Questions de Claire Séjournet pour Féminibio.)

Tous hypersensibles ?

Désormais, l’hypersensibilité existe en tant que mouvement social, avec ses forums, ses groupes, ses communautés.
Elle est la soupape sociale par laquelle peuvent s’exprimer les émotions rejetées ou refoulées.
Elle permet de légitimer l’expression des sentiments, comme durant la période baroque, le Romantisme et mai 68…
L’ultra-sensibilité est un remède naturel et spontané contre la crise et ses effets de censure.

 

L’hypersensibilité est-elle une nature, une prédisposition, un trait de caractère ?

> Il s’agit d’une nature, d’un tempérament et, pourquoi pas d’un trait de caractère. Concrètement, l’ultra-sensibilité ou hypersensibilité désigne le plus souvent soit une intense réceptivité, soit une forte émotivité, soit une grande expressivité. Elle est liée à la sympathie, à l’empathie et à la compassion. Elle est indissociable de l’intuition, de la créativité et d’une importante disposition à ressentir, à vivre ses sentiments.

Naît-on hypersensible ou le devient-on ?

> Le petit humain naît avec une potentialité à la sensibilité. Celle-ci se développe plus ou moins nettement, et de façon plus ou moins favorable en fonction des circonstances de sa vie, de sa relation avec ses proches et de son histoire. Son environnement l’aidera, ou pas, à accepter sa sensibilité, à la développer et à bien la vivre…

L’hypersensibilité psychique (ou ultra-sensibilité) est liée non seulement à notre histoire depuis notre conception, mais aussi à notre façon particulière de percevoir et de répondre aux événements. Elle dépend donc de notre environnement et des situations que nous vivons. Un enfant peut être déjà très sensible à sa naissance, notamment si la vie intra-utérine a été difficile pour lui ou pour sa mère ou pour un proche de la mère. L’hypersensibilité se développe depuis la vie intra-utérine et la naissance à partir d’une disposition plus ou moins grande à la sensibilité et surtout à la façon dont les proches vont ou ne vont pas l’accepter. Un enfant très sensible qui grandit dans une famille qui accueille, favorise et valorise la sensibilité sera à l’aise avec ses ressentis, alors qu’ils deviendront difficiles à vivre et perturbants dans un environnement différent.

Est-on hypersensible toute notre vie (même par intermittence) ou seulement de façon temporaire (dû à un événement particulier, par exemple) ?  

Nous sommes plus sensibles, plus à vif dans certaines circonstances : période de deuil, suite à des attentats, lors d’une maladie grave, d’un déménagement, d’une rupture, d’un licenciement, en période menstruelle pour les femmes ou pendant la grossesse, à la ménopause, dans les moments d’épuisement, de conflits au travail, ou de dépression. Dans ces cas, l’hypersensibilité est transitoire, elle ne dure qu’un temps plus ou moins long.
Certaines personnes deviennent beaucoup plus sensibles en vieillissant. Nous sommes plus sensibles que d’autres sur certains points et réciproquement. Toute sensibilité, même très vive, est relative. Il n’existe pas de critère absolu pour la mesurer. Il en est de même pour l’hypersensibilité. Une sensibilité pourra paraître excessive ou extrême à l’un, et habituelle ou naturelle à l’autre. Les critères dévaluation dépendent donc d’un certain nombre de facteurs très personnels : – La souffrance et ce qui semble supportable ou insupportable. – Les convenances et les conventions du milieu familial ou social : ce qui se dit et se fait contre ce qui ne se dit pas, ne se fait pas, ce qui est considéré comme ridicule, indécent ou choquant. – Les coutumes, les préjugés, les habitudes.

Elaine Aron estime que l’hypersensibilité toucherait environ une personne sur cinq. Compte tenu de la difficulté à quantifier ce genre de phénomène, que penser de cette donnée ?
La psychanalyse s’intéresse au sujet humain, à ce qu’il vit, ressent, pense et exprime. Elle ne s’appuie donc pas sur des statistiques. A partir de ma pratique, je peux affirmer qu’il existe beaucoup plus de personnes ultra-sensibles qu’il n’y paraît. En comptant les personnes qui ont vécu un passage de sensibilité très vive, je dirais qu’une personne sur deux aujourd’hui est concernée ou a été concernée par l’hypersensibilité. C’est énorme et cela veut dire qu’il s’agit désormais d’un phénomène de société dont il est vital de tenir compte.

En fait, le décalage entre ce qu’une personne ressent et ce que disent les autres peut être source de confusion, voire de souffrance et de détresse. L’expérience sensible d’une situation vécue peut entrer en conflit avec les interprétations sur la réalité affirmées par l’environnement, les prétendus « experts », les médias, etc. Ce conflit est douloureux parce qu’il pourrait laisser croire que nous aurions à renoncer à notre sensibilité pour nous conformer aux idées des autres, surtout si elles sont répandues. A mon avis, il est vital au contraire de rester centré sur ses propres perceptions même si elles ne correspondent pas aux propos des autres.

La société a-t-elle une influence sur le nombre de personnes hypersensibles ? Supposons que notre société soit plus dure aujourd’hui qu’elle ne l’était pendant la période des Trente Glorieuses, est-ce que cela signifie pour autant qu’il peut y avoir davantage de personnes très sensibles aujourd’hui ? 

Nous sommes dans une société en crise économique ; les couples se font et se défont ; la télévision déverse des informations d’une violence inouïe ; la communication électronique et sur internet nous sature d’informations très variées, etc. Tout cela expose effectivement à beaucoup de souffrances, car la déréalisation et la désincarnation des relations du fait des techniques virtuelles ne fait que renforcer les manques fondamentaux de l’être humain : attention, bienveillance, amitié, amour, mais aussi considération, respect et reconnaissance.
Oui, la vie était plus lente, plus douce, plus facile durant les Trente Glorieuses, c’est évident. Sans oublier la pression énorme au travail, dans le couple, jusque dans l’intimité et la sexualité, les obligations de performance, y compris dans le refus de vieillir. Tous ces facteurs nous rendent de plus en plus vulnérables. Le nombre de personnes hypersensibles augmente donc considérablement.

Après la vogue des « enfants-roi » et des « pervers narcissiques », nous avons remarqué que de plus en plus de personnes (dans les médias) parlent de l’hypersensibilité. Pourquoi cet intérêt soudain ?
Il s’agit d’un phénomène réel, de plus en plus répandu. Pour la première fois depuis longtemps, la tendance n’est plus à stigmatiser le mal hors de soi, mais à reconnaître et accueillir le mal-être et le malaise en soi. Il s’agit d’une révolution importante. Nous n’en voyons que le début et je souhaite vivement qu’elle s’amplifie. Il est absolument nécessaire de partir de soi pour se transformer et mieux vivre son quotidien, ses aspirations, ses amitiés et ses amours, sa vie familiale, professionnelle et culturelle, pour pouvoir aussi s’intéresser à autrui et redevenir solidaires.

Notre société est de plus en plus friande de « diagnostic psychologique ». On aime s’étiqueter, se catégoriser, s’identifier à telle ou telle pathologie. Comment l’expliquer ?
Notre société en crise est malade, car la crise est avant tout humaine, sociale, culturelle, intellectuelle et spirituelle. C’est aussi une crise de la relation. Tout « pathologiser » est, non seulement une nouvelle forme de morale, mais surtout une défense extrême : il s’agit de désigner le mal hors de soi, la maladie chez l’autre, le trouble chez son voisin, etc. Cette vogue ne pourra pas durer, car elle est injustifiée et proprement insupportable, cause de bien des souffrances et d’abus de pouvoir sur autrui. Elle ne fait que renforcer la vulnérabilité et la fragilité des personnes sensibles et sincères.L’augmentation du nombre de personnes hypersensibles découle aussi de facteurs sociaux et culturels comme l’accroissement de l’atomisation de la société, l’individualisme de plus en plus forcené, la tension extrême vers la performance et le délitement du lien social, de la solidarité et des communautés d’entraide. Esseulé, isolé, perdu, en perte de repères, en proie aux doutes, souvent moqué ou ridiculisé, fréquemment critiqué et remis en cause, l’individu déboussolé est de plus en plus à vif.

Les artistes, comme par exemple le poète Keats et Marion Cotillard que vous citez dans votre livre*, parlent ouvertement de leur très grande sensibilité. Quelles autres personnalités (du monde des arts, de la culture et pop culture, politique, etc.) revendiquent aussi cette nature sensible ?
> Christophe Miossec, le 1er octobre 2014, s’exprime ainsi sur France Musique : « En vieillissant, ma sensibilité est de plus en plus exacerbée… Je ne supporte plus la violence des obligations sociales. J’ai besoin de solitude. »
Tous les artistes que je connais ou que j’entends parler à la radio (musiciens, peintres, acteurs, danseurs, chanteurs, cinéastes, écrivains) parlent de plus en plus ouvertement de leur immense sensibilité et de leur difficulté à la vivre. Là aussi, sans exagération, nous sommes à l’aube d’une nouvelle ère où de plus en plus de femmes et d’hommes, artistes ou non, commencent à parler de leur très grande sensibilité, sans honte et même avec fierté. C’est un formidable changement dont ne pouvons encore mesurer ni l’ampleur ni les conséquences bénéfiques qu’il entraîne avec lui.

Saverio Tomasella (questions de Rebecca Benhamou pour L’Express Styles).

* Hypersensibles, trop sensibles pour être heureux, Eyrolles, 2012.

Saverio Tomasella

Saverio Tomasella est docteur en psychologie, psychanalyste est écrivain.
Il a fondé l'Observatoire de l'ultrasensibilité.
Il est l’auteur de nombreux livres, dont :
- Hypersensibles. Trop sensibles pour être heureux ?, Eyrolles, 2013.
- A fleur de peau (roman), Leduc, 2017.
- Attention coeurs fragiles ! Les hypersensibles et l’amour, Eyrolles, 2018.
- J’aide mon enfant hypersensible à s’épanouir, Leduc, 2018.
- Ultrasensibles au travail, Eyrolles, 2019.

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